Mange, ceci est mon corps en DVD
Plongée vaudou et viscérale en Haïti
Le premier long métrage de Michelange Quay questionne l’ambivalence des rapports Noirs – Blancs sur l’île d’Haïti. Une œuvre organique et troublante, prisme ouvert sur les souffrances d’un pays.
Né en 1974, l’Américain d’origine haïtienne Michelange Quay explorait déjà l’histoire troublée de son île dans son court métrage L’évangile du cochon créole, présenté en compétition à Cannes en 2004. Impossible de questionner l’identité haïtienne, et plus largement créole, sans réfléchir aux rapports Noirs – Blancs, dualité sans cesse mise en images dans Mange, ceci est mon corps. Mains noires sur une nappe blanche, mains blanches sur un visage noir, touches noires et blanches d’un piano… Tout le film s’inscrit dans une bipolarité aux multiples formes et conséquences : exploitation, dépendance, affrontement, amour et haine.
Madame, la femme blanche du film (Sylvie Testud), vit dans une vaste demeure avec ses fantasmes coloniaux : nourrir et éduquer les Noirs pour mieux les posséder, les avaler, les dévorer. Mais aussi faire don de soi, s’offrir aux bouches affamées : « Je suis sa fortune et sa ruine, je suis le porteur de don, je suis la nourriture » dit la mère de Madame au début du film, dans un monologue face caméra terriblement troublant, qui inspire autant de terreur que de pitié. Se dessinent ainsi les contours d’une relation ambiguë, mutuellement anthropophage. Michelange Quay construit son film en de longs plans, peu dialogués et rythmés par les accords incantatoires d'un jazz habité. Il met ainsi en place un rythme organique qui stimule le ressenti, délaisse le didactique pour un langage poétique ouvert aux interprétations. Le film se fait expérience mystique, rappelant les cérémonies vaudou qu'il convoque, et touche aux racines les plus profondes du racisme en même temps qu’il met à vif les souffrances viscérales d’Haïti.







