4 films de Sophie Letourneur réunis en un seul coffret DVD !
Au commencement, le verbe.
Dans ses quatre premiers films très remarqués, Sophie Letourneur a affermi une méthode d'écriture singulière, qui consiste en de minutieux et savants collages sonores de conversations. Ces documents préalables servent de source aux acteurs lors des répétitions et du tournage : tout est écrit et enregistré avant d'être tourné.
La méthode a cette grande qualité de produire des effets plastiques multiples, depuis le premier court La tête dans le vide où les actrices semblent se doubler elles-mêmes, jusqu'au premier long, La vie au ranch, où l'architecture du lieu, une colocation à deux pas des Halles, tombe littéralement sous le flot sauvage des paroles de ses occupants.
Dans chaque film, la parole vient ainsi avant toute chose, avant l'image et avant l'espace. Tandis que les chambres perdent leur vocation intime pour s'ouvrir à une circulation permanente et indiscrète, chaque personnage perd conscience de son intériorité devant l'incessant bavardage du groupe. Lorsque l'exubérante Pam, héroïne du ranch, se rend au chevet de sa grand-mère inanimée, un silence gêné remplace sa gouaille habituelle. L'infirmière qui entre dans la chambre a beau soutenir que, même dans l'incertitude, il est toujours bénéfique de parler à un proche dans le coma, Pam ne trouve rien à dire. Elle ne sait peut-être même pas quoi ressentir. Qu'est-elle alors sinon une actrice privée de son texte, soudain confrontée au silence et au vide ? Hors du ranch qui garantit à ses locataires le confort et la sécurité du brouhaha, les personnages rencontrent des trous d'air qui les laissent désemparés.
Les situations où un personnage doit faire face à l'expression d'un sentiment et à l'attente indécise d'une réponse, comme dans Manue Bolonaise où la jeune héroïne attend sur un banc public la déclaration d'amour timide d'un garçon gauche, sont peu nombreuses. Rares et donc essentielles, depuis le bien nommé La tête dans le vide, dont l'intrigue procède du retard que met le petit ami de Guillemette, de retour de voyage, à l'appeler ; silence angoissant qu'il faut combler à coups de discussions entre copines, de saucisses Knacky et de shots de Zubrowska, jusqu'à s'en donner la nausée. Le comique efficace des films de Letourneur se construit sur l'angoisse du vide et de l'improvisation, de telle sorte qu'il semble parfois que les personnages ont à suivre le rythme d'une bande-son qui leur préexiste, comme dans un karaoké. C'est particulièrement clair dans l'usage de la post-synchronisation de La Tête dans le vide (comme du récent Marin Masqué). C'est aussi sensible dans la constante invention verbale dont ses personnages font preuve : les jeunes filles de Manue Bolonaise font preuve d'une imagination débordante pour inventer des surnoms à leurs prétendants, de même que celles
de Roc & Canyon vivent moins d'aventures dans la réalité que dans les discussions qui s'ouvrent sous les tentes de leur colonie de vacances. On aperçoit encore cette angoisse de la solitude dans le rythme si particulier de l'ensemble des films, à la fois traînant et fiévreux : la parole jaillit de manière si rapide, continue, ordinaire, qu'elle engendre l'air de rien une diction parfois lasse de sa propre expertise.
Tout se passe comme si les personnages avaient déjà vécu ce qui leur arrive, et c'est le plus bel effet de la méthode de travail de Letourneur, du rapport à la mémoire qu'elle instaure. En prélevant des fragments sonores sur le réel, Letourneur sauve un peu de sa propre expérience et la réinjecte dans ses films. Chaque récit est un retour autobiographique sur des expériences passées, et la
cinéaste s'abandonne volontiers aux joies de la reconstitution. Elle n'est pas si éloignée de Hong Sang-soo, dont deux garçons évoquent les mérites dans La vie au ranch : ici et là, c'est la même esthétique du fragment, le même intérêt pour les expériences les plus ordinaires, la même vocation du cinéma à ressaisir la mémoire d'épisodes douloureux ou cocasses sur le feu salvateur du verbe.






